• La moto "Jusqu'à plus soif "

    AU LENDEMAIN DE LA DERNIÈRE GUERRE, la France découvre à petites doses des gâteries oubliées ou inconnues. Des cigarettes au goût exotique qui n'ont rien à voir avec nos Gauloises. Le premier stylo à bille - un Reynolds - encre rouge à un bout, bleue à l'autre mais toutes deux coulent dans la poche. Le bloudjine, le vrai, n'est connu que par photos mais il est imité/copié, y compris en noir, ce qui donne naturellement le bloudjinenoir. Au rayon "culturel" apparaissent des polars déjà publiés à la fin des années 30 mais relancés en 1945 dans une nouvelle collection chez Gallimard : La Série Noire. Présentation macabre sous une jaquette noire bordée de blanc. Titre en lettres jaunes.

    Le principal attrait de ces romans policiers est d'être écrit par des auteurs américains. Du moins présentés comme tels alors que les deux premières vedettes du genre, Peter Cheyney et James Hadley Chase,La "SÉRIE NOIRE" a 70 ans sont des Rosbifs pur malt. Ils mettent en scène des détectives ou agents du F.B.I. inoxydables. Durs au mal, une douche brûlante puis glacée et un scotch (bien tassé) suffisent à les remettre en forme après n'importe quelle dérouillée. Toujours impeccables grâce à des costumes infroissables et des chemises qui se lavent vite et sèchent instantanément (magie du nylon !). Décor américain à peine esquissé, action violente, cadavres à profusion et blondes pépées vénéneuses toujours prêtes à succomber, feront le succès de cette Série Noire qui redonne des couleurs (euh...) à la littérature policière.

                            L'agent du F.B.I. Lemmy Caution (Eddie Constantine), dans le film tiré de "La Môme                          Vert-de-Gris", premier titre de la Série Noire. Dominique Wilms, qui l'accompagne ici,                        sera souvent la blonde (née Belge) de service dans les films noirs "à la française".

    Peu à peu des auteurs français se font une place dans la collection. Le premier sera Serge-Marie Arcouët en 1949, mais il signe Terry Stewart (toujours la fiction d'auteurs anglo-saxons). Bien avant l'irruption des "soixantehuitards" comme J.P. Manchette, P. Raynal, etc. la Série prend une tonalité plus "politique" et bien ancrée dans le terroir français.

    C'est très exactement dans l'Orne, en Normandie, que Jean Amila situe "Jusqu'à plus soif" paru en 1962. Outre une peinture peu flatteuse, mais documentée, sur le milieu des bouilleurs de cru clandestins et des trafiquants d'alcool, Jean Amila n'est pas tendre avec les autorités, aussi haut placées soient-elles. Ce qui vaudra d'ailleurs des ennuis au film tiré du livre par Maurice Labro. Une fiction sans doute jugée trop proche d'une certaine réalité de l'époque. Devenu aujourd'hui invisible, introuvable, le film n'existe pas en DVD. Pas plus de chance, semble-t-il, du côté des archives de l'INA...

    70 ans de "Série Noire" mais de rares motos

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    "LES TIGNASSES se départageaient en noires, et en moins noires ; les moins noires étaient celles des blondes descendantes des Vikings, non arrivées encore à l'âge du shampooing."

    C'est ainsi que Marie-Anne, jeune institutrice nommée dans une école libre en Normandie, fait connaissance avec les filles de la classe dont elle est chargée. Très tôt elle va découvrir, stupéfaite, les usages du pays où la "collation" de ses élèves s'accompagne d'une bouteille de café largement additionnée de "gnôle". On est dans le pays du calvados, distillé aussi abondamment que clandestinement  par tout un chacun, et alimentant un fructueux trafic. Elle va dresser contre elle tout le pays lorsqu'elle entreprend d'interdire à ses élèves de boire leur "goutte". Pourtant une élève proteste dans un cri du cœur : "C'est point du poison, c'est de la nôtre !".

     Cette innocente bonne foi trouve un écho chez un producteur qui s'explique : - Minute, fit le bonhomme Bardin. Je suis le défenseur des petits vergers de France. Je désire que le paysan penché sur sa glèbe tire un légitime profit de son travail et de son alambic.

    Genre de réplique qui pourrait être signée Michel Audiard, dialoguiste de son état.

    Produire de la "gnôle" (Jean Amila écrit curieusement "gniaule") est donc un dur travail, encore faut-il en tirer parti. C'est là que Marie-Anne découvre que le calva alimente la capitale par camions entiers, grâce à une organisation aux mains de Rousseau, trafiquant cruel qui mène sa bande comme un commando militaire. Jean Amila le campe d'une phrase lapidaire : "Si l'homme libre, toujours chérira la mer, l'homme d'aventures, par contre, chérira toujours le garde-à-vous !". 

    70 ans de "Série Noire" mais de rares motos

     Dans le film, Bernadette Lafont est Solange, maîtresse de Rousseau chef des trafiquants. Elle est surtout la fille d'un haut-fonctionnaire de la rue de "Miromesnil" à Paris. C'est là que le roman situe le siège de la "Répression des Fraudes" qui fait la chasse aux trafiquants d'alcool. 

    Pendant leurs opérations de transport, formés en convois, ces camions communiquent par radio (peut-être les walkies-talkies des surplus américains ?) tandis que la liaison matérielle entre eux est confiée à... un motocycliste ! Et là, Jean Amila n'a pas fait dans le mesquin : ce motard pilote une Triumph Thunderbird, la machine la plus rapide de son temps, après la Vincent, bien sûr. 

    Dans les trois mille et quelques volumes de la Série Noire publiés à c't'heure, la moto a déjà fait des apparitions. Cependant, de mémoire, c'est dans "Jusqu'à plus soif" qu'elle a un rôle important dans l'intrigue de l'histoire, considérée autrement qu'un moyen de déplacement comme un autre. On pardonnera aisément à Jean Amila son erreur à propos de la cylindrée de la machine. Les autres indications techniques/mécaniques qu'il donne étant par ailleurs assez fidèles à la réalité... 

    70 ans de "Série Noire", mais de rares motos

    Couverture (honteusement photoshopée) du catalogue Triumph présentant la "Twinbird"

    Avant le départ d'un convoi, Amila décrit donc une courte scène où il donne quelques détails assez précis. Au point qu'on peut le soupçonner d'avoir une connaissance de la moto acquise autrement que devant le clavier de sa machine à écrire.

    Pierrot, un enfant du pays revenu du service militaire (Algérie, les Aurès), vient d'être engagé pour conduire un camion de gnôle. Il fait connaissance avec Dédé, pilote de la moto qui va ouvrir la route au convoi.  

    "En bas de sa cabine, Pierrot, canadienne enfilée, casquette sur la tête, examinait la grosse moto que Dédé lui présentait complaisamment.                                              - Une 600 Triumph... On n'a pas l'équivalent en France. Je me tape le cent-quatre-vingts comme une fleur. Pas une bagnole qui lui résiste. La D.S. ?... dans le dos la balayette ! Même les Jag et les Alfa : des brouettes ! Le roi de la route, c'est qui ? C'est sa pomme !

    "D'une sacoche arrière dépassait une antenne télescopique. Il y eut comme un ronflement bref. Dédé était casqué comme un pilote d'avion. Il prit le fil à sa ceinture, le brancha sur son tableau de bord.                                                            - Allo ! fit-il, apparemment dans le vide.                                                                     Mais il dut avoir une réponse péremptoire dans ses écouteurs. Il fit, déférent :           - Bien, m'sieur ! Compris !                                                                                         Il enfourcha sa moto, fit un signe à Pierrot.                                                            - Allez, hop, gars ! On se propulse ! "

    Le début du voyage est sans histoire, mais la suite se complique car les trafiquants ont été "balancés" par leur fournisseur de calva désireux de se mettre à son compte, depuis la production jusqu'à la livraison. La gendarmerie et les agents des "Indirectes" ont monté une souricière que va, le premier, découvrir le motard qui précède "Brigitte", nom de code-radio du premier camion :  

    "Il roulait à quatre-vingt-cinq, suivant les ordres qui venaient de lui être donnés. À cinq cents mètres suivait Brigitte. Le piège des gendarmes aurait dû fonctionner normalement, mais le motard de la bande des fraudeurs roulait en surveillant continuellement les bas côtés de la route. Incontestablement  il dut apercevoir l'ombre ou le reflet des motos des gendarmes. Il envoya aussitôt son message (...). "Brigitte, demi-tour immédiat !".

    "Le gendarme motocycliste Lecas et son collègue Blaireau hésitèrent un moment. Ils ne voyaient pas le camion, mais ils avaient entendu le crissement des ses freins. Ils avaient ordre de laisser passer un convoi de deux camions... ils attendirent.

    "Ce fut le chef Loinard qui déclencha l'alarme à l'écoute du camion Brigitte. Il n'avait pas de liaison radio avec ses agents motorisés (...). Il tira en l'air deux coups de son revolver, pour prévenir Lecas et Blaireau. Au moment même où il tirait, l'homme à la 600 Triumph arrivait à une centaine de mètres, phares (sic) éteints. Il dut croire qu'on tirait sur lui. On retrouva à cet endroit trace d'un dérapage digne d'une course sur cendrée et qui, selon le chef Loinard "fit des étincelles".

    Le motard exécuta donc un demi-tour étourdissant et repartit, pleins gaz, d'où il venait.

    "Les traces de sang relevées par la suite, le furent beaucoup plus loin, à trois kilomètres de là. Il ne semble pas que l'homme ait été blessé à cet endroit. Mais il est beaucoup plus vraisemblable que c'est en passant entre les deux gendarmes motocyclistes qui se préparaient à redescendre sur le camion-radio, qu'il reçut une ou plusieurs balles dans le corps. 

    "D'un commun accord, Lecas et Blaireau prirent les coups de feu déjà tirés pour les sommations d'usage. Lorsqu'ils virent le motard qui s'enfuyait, ils tirèrent presque en même temps, l'un avec son revolver, l'autre avec sa mitraillette.

    "Lecas et Blaireau avaient des Gillet (ndlr : des René Gillet70 ans de "Série Noire" mais bien peu de motos
    rapides, mais la 600 Triumph était sur sa lancée et était capable d'une accélération foudroyante. L'homme fit "le trou" si rapidement que les deux gendarmes, habitués aux poursuites, comprirent qu'ils n'avaient aucune chance. Ils se lancèrent à fond, néanmoins". 
    Mais ce qu'ils rattrapèrent tout d'abord, ce fut le camion Brigitte qui s'enfuyait. Lecas, le plus ancien dans le grade le plus élevé, prit l'initiative d'arrêter le camion. Il fit un geste à Blaireau, l'invitant à poursuivre le motard. Ils doublèrent le camion en trombe et, tandis que Blaireau continuait plein gaz, Lecas se rabattait dans la lumière des phares faisant impérativement du bras le signe de stopper.

    "Il essaya de ralentir, mais il comprit immédiatement que le camion n'hésiterait pas à le bousculer, et au besoin de lui passer sur le corps. Il se rangea sur le côté, roulant sur l'herbe. Il avait tiré son revolver et ouvrit le feu dès que le camion fut à sa hauteur.

    Il atteignit la vitre de la cabine et très vraisemblablement le pare-brise. Mais la réaction fut immédiate. Il dut stopper net pour ne pas être balancé dans le fossé.

    "C'est alors que, relégué à l'arrière, il vit l'opération. La porte à layon du camion avait été baissée et les fûts défilaient, roulaient sur la chaussée, rebondissaient... L'intention des fraudeurs était à la fois de vider le chargement compromettant et d'encombrer la route. 

    70 ans de "Série Noire" mais bien peu de motos

    Épreuve d'après un cliché-zinc publicitaire (que les jeunes couches appellent un "tampon"...) destiné à l'impression dans les journaux réalisés en typographie. La scène décrit l'un des moments-choc du film de Maurice Labro

    Pierrot, comprenant qu'il y a un coup dur, a sagement choisi de cacher son camion dans la forêt. Il retrouve la moto abandonnée à terre et son pilote gravement blessé au ventre. Contacté, le chef de la bande les rejoint. Il envoie Pierrot sur la moto pour expliquer la situation à Solange "qui saura ce qu'il faut faire", lui dit-il. Cette scène est  la dernière où apparaît la Triumph dans un rôle essentiel.

    Avec cette mission, Pierrot commence à se poser des questions. Il a surpris un curieux  "Allo, Papa ?" de Solange lorsqu'elle a demandé Paris au  téléphone. Alors qu'elle revient en lui disant d'aller dire à Rousseau que "les routes seront libres jusqu'à minuit", il comprend que les fraudeurs ont des protections au sein même du service chargé de les réprimer. Enfin, il change définitivement de camp lorsqu'il apprend que Dédé a été achevé sur ordre de Rousseau.

    Après avoir échappé de justesse au même sort tragique, il décide d'aider la Justice. Les méchants sont punis tandis que Pierrot va trouver le bonheur avec Marie-Anne, l'institutrice.

    Il existe très certainement d'autres titres de la Série Noire dans lesquels la moto fait des apparitions plus ou moins importantes. On pense à "La bande à C.C." qui, de mémoire, se passe dans un milieu proche des Hell's. Il y a surtout un roman de A.D.G. (le "réac" du roman noir, dixit Ouiqui) ancré dans la campagne française, voire le Berry, mais je ne sais plus si c'est dans "Pour venger pépère" ou dans "La Nuit des grands chiens malades". Ce dernier titre a été transposé à l'écran en "Quelques Messieurs trop tranquilles", mais il faudrait vérifier que les nombreuses motos vues à l'écran existent bien dans le livre d'origine.

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 29 Avril 2015 à 10:12
    2
    Thumper
    Mercredi 29 Avril 2015 à 14:07

    C'est bien La Nuit des grands chiens malades qui a servi de base à Quelques Messieurs trop tranquilles. Je crois me souvenir qu'ADG ne s'attardait pas sur les motos des hippies. Sinon, en Série Noire (ou Folio Noir, c'est du kif) : Tape-cul, de Joe Lansdale met en scène - entre autres personnages bigger than life - les Bandidos Supremes, un gang de bikers qui sévissent entre le Texas et le Mexique. Dans Arrêtez le carrelage de Patrick Raynal, c'est une Norton Commando qui véhicule le héros ; et dans À sec ! : Spinoza encule Hegel, le retour (sic) de Jean-Bernard Pouy, on fait rugir une Guzzi... il y en a certainement plein d'autres, mais ce sont les trois qui me viennent spontanément à l'esprit après vous avoir lu. Merci pour Amila, un des très grands auteurs de polar made in France !

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