• Un témoin disparaît : Paul Niedermann (1927-2018)

    Disparition d'un dinosaure

     IL ÉTAIT L'UN DES DERNIERS, peut-être LE dernier, de la vague des journalistes apparus dans la presse motocycliste au lendemain de la dernière guerre. Décédé en décembre dernier, Paul Niedermann (ci-dessus à gauche) aurait pu rejoindre l'équipe de Moto Revue, mais c'est à Motocycles, la concurrence, qu'il est allé. Il est vrai qu'au moment où il s'y est présenté, vers 1950, la rédaction de MR était au complet. Il est possible aussi que Camille Lacôme, son directeur, ait jugé que le contingent de "nomades" européens dans sa revue avait atteint sa limite. Il y avait déjà le maître de la règle à calcul Jacques Birger, juif lituanien qui avait fui son pays envahi par les nazis. Bruno Nardini, engagé pour Scooter & Cyclomoto et qui deviendra rédac'chef de Moto Revue. C'était un rescapé de Lipari, une île des Éoliennes où l'Italie fasciste de Mussolini déportait ses récalcitrants politiques. Enfin, toujours à Moto Revue, au rayon dessinateur, caricaturiste et retoucheur-photos on trouvait Antonio Arguello (con un tilde sobre la 'u'), exilé espagnol de 1939 lorsque Franco, le dictateur ami d'Hitler, s'était emparé du pouvoir. 

    Disparition d'un dinosaure

    CHASSÉ PARCE QUE JUIF de Karlsruhe sa ville natale, Paul Niedermann a connu de multiples aventures en se cachant de la Gestapo puis de ses sbires lorsqu'il arriva en France en 1940. Il a souffert la faim et le froid dans les divers camps de "regroupement" du gouvernement des collabos de Vichy (Gurs, Rivesaltes) avant de trouver refuge dans l'Ain, à Izieu où l'OSE (Œuvre de Secours aux Enfants) recueillait les enfants juifs, orphelins pour la plupart. Sa taille au-dessus de la moyenne risquant d'attirer des attentions malveillantes, il fut décidé de le faire passer en Suisse. C'est ce qui lui évita de subir le sort tragique des 44 autres enfants raflés en 1944 sur l'ordre de Klaus Barbie et envoyés directement vers les chambres à gaz d'Auschwitz-Birkenau.

    C'est en mémoire de toutes les victimes Disparition d'un témoinde la Shoah que Paul Niedermann consacrera de nombreuses années de son existence à témoigner. Il ne se voulait pas historien mais simple témoin. C'est d'ailleurs en tant que tel qu'il sera au procès de Barbie à Lyon en 1987. De collèges en lycées, il racontait ce qu'il avait vécu. Sur internet, on trouve des extraits de ses interventions, utilisant des termes simples et précis tant il était soucieux d'être compris. (Ci-dessus, photo M.-E. Rossola)

    Pas rancunier..., il avait un faible pour les B.M.W. Au début des années 50, il fut donc assez content de débarquer un matin à Moto Revue pour présenter à J.B. (Jacques Birger) sa nouvelle acquisition : une R 51/3 raide neuve rapportée d'Allemagne. Pour éviter les droits de douane importants à l'époque, il avait choisi un poste-frontière perdu dans la nature et auparavant il avait roulé dans la gadoue afin de salir sa machine qu'il présenta aux gabelous comme étant une occasion. Tête de Birger qui, lui, pour la même R 51/3 avait payé le prix fort chez l'importateur Latscha et au terme de plusieurs mois d'attente car les motos étaient contingentées comme beaucoup d'autres biensDisparition d'un témoin d'importation. Dans la petite communauté d'Allemands francophones et francophiles vivant en France, Paul s'était lié avec Christian Christophe (CH2) qui travaillait chez Motobécane et "pigeait" un peu à Moto Revue.

    Ci-contre, Christian Christophe caricaturé                                                 dans Moto Revue par Antonio Arguello

    Plutôt branché trial, Christophe était quand même intéressé par les épreuves d'endurance. Il avait d'ailleurs couru au Bol en 1938 sur une 100 DKW, puis en 1953 sur une 250 Tornax, une machine allemande à moteur JLO mono deux-temps. Il ne rechigna pas à remettre le couvert (il avait tout de même 51 ans) et participera à deux autres Bol d'or en compagnie de Paul Niedermann.

    Disparition d'un témoin

    En 1954, ils se relaient au guidon (ci-dessus, Paul) d'une 250 Adler attelée à un side lesté (60 kg) qu'ils mènent à la 20e place du général à 71,225 km/h. Niedermann n'avait jamais conduit un sidecar auparavant ! C'est seulement le dimanche d'avant le Bol qu'il avait fait des ronds en forêt de Meudon et vers St-Germain-en Laye avec l'attelage BMW-Précision de Birger (Solidarité sidecariste). Durant le Bol, pas d'autre problème qu'une fuite d'huile au carter de boîte et une rotule cassée sur le châssis du Steib. Soudure réparatrice exécutée en 15 minutes sur un stand ami (solidarité sidecariste, encore !) Nouvel attelage, toujours lesté en 1955, cette fois avec une 600 BMW R 69 qui sera contrainte à l'abandon au bout de 14 heures. Roulement d'embiellage mort. Les pilotes avaient oublié qu'un moteur fonctionne à l'essence et avec - aussi - un minimum d'huile...

    Disparition d'un témoin

     1956 marque la fin du duo francophile, mais Paul est 'vacciné Bol d'or'. Il passe à la concurrence allemande chez Zündapp. Toujours en 250, il fera équipe avec l'Allemand Hoffman, lui aussi un "ancien" du Bol de 1938. On le voit ci-dessus à gauche, tandis que Niedermann essaie un plat-ventre sur leur machine. À 97,850 km de moyenne, il terminent à la 6è place du classement général et 'seulement' deuxièmes de leur catégorie.

    Disparition d'un témoin : Paul Niedermann

    Hoffman félicité par l'importateur Zündapp (M. François?) à l'issue du Bol Tandis que Paul Niedermann, tout à droite, pense sans doute au Bol de l'année suivante.

    'Seulement', car ce Bol 1956 a confirmé l'offensive des deux-temps de l'Est. La menace s'était précisée au Bol précédent gagné par une 350 Jawa d'usine profitant des ennuis à répétition de la Norton Manx de Lefèvre. En 1956, c'est encore une 350 Jawa 'usine' qui termine juste derrière la Norton de Lefèvre-Briand (à la 15è heure elle était même en tête !), tandis qu'en 250 la victoire revient à une Pannonia d'usine. Cette hongroise "Sport" est une mono deux-temps, double échappement, qui signe un étonnant 101,062 km/h.

    Disparition d'un témoin : Paul Niedermann

    L'occasion de montrer une Pannonia 1956 ne se représentera sans doute pas avant longtemps, alors j'en profite avec cette mauvaise photo (mais probablement unique !)

    Pilote toujours partant, Niedermann s'engage dans le Bol 1957 avec pour partenaire Robert Court, journaliste lui aussi à Motocycles & Scooters. La rédaction de cette revue, contrairement à celle de Moto Revue, comptait plusieurs journalistes-pilotes. En plus des deux personnages précités, il y avait Nebout alias Tano (pour la vitesse) et Mouchet (moto cross). 

    Au vu de son bon résultat précédent, pour 1957 Niedermann a obtenu le prêt d'une 250 Zündapp, la nouvelle version de la 'S' avec fourche avant type Earles. Simplement dépourvue de son carter de chaîne et dotée d'un garde-boue avant allégé, elle est classée "Sport", la catégorie qui interdit certaines modifications aptes à augmenter les performances. Essayée précédemment par Moto Revue, elle a atteint 131 km/h en position couchée. De quoi voir venir, donc. C'était sans compter avec une rivale allemande de choix, mais en 4 temps : la NSU Max arbre à cames, classée "Sport" elle aussi. Redoutable pas seulement dans sa catégorie puisqu'à la fin de la 21e heure elle était troisième du classement général... lorsque son moteur se bloqua ! D'où la victoire à l'équipage Niedermann-Court avec une moyenne de 98 km/h et une place de huitièmes au général.

    Un témoin disparaît : Paul Niedermann (1927-2019)

    Photo de la série faite pour la couverture de Motocycles & Scooters au début de cet article. Paul et R. Court (à droite) présentent des vêtements fournis par les fabricants. La plupart du temps, ils étaient ensuite laissés au "modèle". Sauf ceux d'une certaine valeur. Ainsi, j'ai fait "playboy" à Moto Revue pour un beau blouson en cuir parti ailleurs, sur le dos d'un autre 

    À la fin des années 50, la moto va mal comme on sait et le Bol d'or s'étiole lentement avant de mourir en 1960. Toujours à Motocycles, Paul Niedermann suit la ligne éditoriale de la revue qui se tourne de plus en plus vers la voiturette, NSU Prinz, Zündapp Janus, Maïcomobil et autres Goggomobil. Il essaie la Vespa 400, voyage jusqu'en Bulgarie dans une Isetta. Puis sa signature se fait plus rare. Elle disparaît à l'automne 1958. Les éléments biographiques sur lui sont alors inexistants. La vie a dispersé son entourage. On parle d'une carrière dans le journalisme dont on peine a trouver trace.

    C'est grâce à la moto que je vais le revoir. C'est De Moor - Moto Village, spécialisé dans le flat-twin germain - qui un jour m'a parlé de lui : "un ancien journaliste moto qui s'intéresse aux BMW", quelque chose comme ça. J'ai fait le rapprochement. Je voulais lui montrer quelques photos de sidecaristes trouvées en brocante pour qu'il les identifie. Je pensais qu'il s'agissait de Sabine et Miron Slatyn, le couple qui avait hébergé les enfants juifs d'Izieu. Paul et moi nous sommes rencontrés à l'occasion de l'une des toutes premières expositions d'anciennes à Vincennes (peut-être avant que les rênes passent chez LVA). Devant mes photos, il fut catégorique, ça n'était pas les gens qu'il avait connus.

    Nous en sommes restés là, après une courte évocation de nos souvenirs autour de Jacques Birger, de Christian Christophe, François l'importateur Zündapp, etc. Je crois me souvenir que Paul avait alors un magasin d'appareils photos, mais j'ai oublié de l'interroger sur son parcours après Motocycles. La dernière mention que je connaisse de lui a été sa signature de la traduction en français du "Grand livre B.M.W." de Stefan Knittel. Encore et toujours B.M.W. !  Un témoin disparaît : Paul Niedermann (1927-2018)

     Un "selfie" historique pour ces deux lycéennes !

     


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  • Commentaires

    1
    EMERY
    Mardi 12 Mars à 12:59

    Bonjour Jean

    Un bel hommage! et quelle vie admirable, positive,avec cette faculté d'adaptation aux errements du XXeme siècle.Que ce Monsieur repose en paix maintenant.

    JE

    2
    daigne
    Mardi 12 Mars à 13:49

    Merci Jean pour ce bel hommage.

    3
    jackymoto
    Mardi 12 Mars à 14:17

    Biographie intéressante d'un des nombreux immigrés politiques à cette période, une richesse pour notre pays. Vu l'ambiance dans certains pays européens,  ça risque de se reproduire...Je conseille à tous le livre sur la vie d'Abraham Neiman, immigré juif Ukrainien des antivols du même nom. Çà s’appelle "Neiman, parcours d'un inventeur". Il avait eu droit aux staliniens, puis aux nazis et  autres miliciens.

    Pour l'anecdote; j'ai été obligé de rassurer rétrospectivement Ted, un copain anglais, qui se méfiait de Christian Christophe, quand il bossait chez Motobécane. La guerre et les V2 n'étaient pas loin ...

     

      • Jeudi 14 Mars à 17:43

        Christian Christophe (Ch2) était un francophile convaincu ainsi que l'a montré Pierre Ducloux dans un LVM très ancien. Il avait fait un parallèle avec Sexé qui a connu quelques ennuis à la Libération. Entre autres pour des articles dans La Gerbe (le canard bien nommé) ardent suppôt de la collaboration. Quelqu'un (Qui ?) m'en a parlé il n'y a pas longtemps et il m'a dit avoir eu accès aux cpte-rendus de son procès... Çui qui en sait plus peut se manifester. On pourrait peut-être faire la lumière sur le personnage sans en faire "l'idole" que certains en font. Les générations futures ont droit à la vérité...

    4
    manx51
    Mardi 12 Mars à 20:42

    Mercci Monsieur BOURDACHE pour ce bel hommage à ce grand Monsieur.

    5
    Marguerite
    Mardi 20 Août à 21:57
    Qui pourrait me dire où est la tombe de Monsieur Niederman
    Je l ai rencontré une fois et voudrais aller me recueillir sur sa tombe
    Merci beaucoup de votre réponse
      • Jeudi 22 Août à 17:29

        Comme je l'ai dit, j'ai perdu le contact avec Paul dans ses dernières années. Le memorialdelashoah.org à Paris pourrait peut-être vous renseigner, bien qu'il ait perdu lui-même sa religiosité

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