• Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    L'armée a longtemps été un miroir aux alouettes pour les inventeurs de tout poil. Inventer n'importe quel engin et le vendre aux militaires paraissait être la formule magique génératrice d'espèces sonnantes (les nôtres !), à défaut d'intéresser des entreprises civiles jugées plus méfiantes que les galonnés d'états-majors. Les exemples abondent de machins divers présentés à "l'évaluation" des militaires. Une pratique qui n'est pas sans évoquer les séquences irrésistibles du "Dictateur" où des allumés viennent présenter à Hynkel-Chaplin des parachutes miniatures avec lesquels, l'un après l'autre, ils s'écrasent lamentablement au sol après avoir sauté par la fenêtre...

    Atteindre le stade de "l'évaluation" militaire n'était pourtant pas si facile à en croire l'avis recueilli par René Mazoyer auprès d'un René Gillet désabusé. Lui confiant à la fin des années 40 son intention de faire adopter sa 500 "Flêche d'Argent" par l'armée française (ci-dessous la version touriste), notre "doyen" des constructeurs lui avait vigoureusement déconseillé cette idée : "Ne vous amusez pas avec l'armée. Ce sont d'abord de mauvais payeurs (...). Les moto-chenilles : refusez les imitations !Il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Il y a toujours un pet de travers . Ne vous amusez pas avec, vous allez avoir des soucis". René Mazoyer ne se risqua donc pas à solliciter les militaires. Il préféra cultiver ses amitiés avec le Club Motocycliste de la Police Nationale (C.M.P.N.) dont plusieurs de ses membres coururent sur des Mazoyer "cross" dans les épreuves du genre si populaire à l'époque. Ils avaient commencé sur des machines à base de motos provenant des surplus anglais (Matchless G3L), mais il n'exista jamais qu'une poignée de Mazoyer entièrement construites par cet artisan passionné. Une Cross et une Tourisme sont entrées dans une collection particulière et une autre Tourisme est allée à un parent. Deux, incomplètes, sont parties à la ferraille, ce qui fait une production de cinq machines. Mais toutes, même la Cross, avaient leur carte grise.

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    Parmi les "shadokeries" qui ont laissé une trace dans l'histoire motocycliste, la "moto-chenille" tient une bonne cote. Non, pas la machine la plus connue sous ce nom, je veux parler de la Kettenkaftrad de NSU (moteur Opel), qui est une simple "chenillette", dont seule la direction par guidon et la présence d'une seule roue avant justifie le nom de "moto". Or on sait que cette disposition avait été choisie pour ne pas désorienter le pilote habitué au maniement d'une moto ordinaire. La vraie moto-chenille est l'engin à deux roues dont la roue avant ou la roue arrière, voire les deux, a (ont) été remplacé(es) par une chenille. Mais avant d'en arriver là, il a fallu procéder à des tentatives hasardeuses comme on va le voir.

    Faire la chenille...

    Bien avant Mazoyer, beaucoup d'autres "innovateurs" ont tenté leur chance auprès de l'armée, tout particulièrement dans les décennies 20/30. Il semble que les initiateurs du mouvement ont été les Britanniques avec plusieurs modèles dont une Triumph latérales (ci-dessus 1926 ?). Cependant, ils ont commencé en la jouant "petit bras" et se sont contentés d'un train roulant de deux petites roues en tandem reliées par un bras articulé à l'emplacement de l'axe de la roue arrière "normale". La boîte à vitesses d'origine commande via une chaîne la première des roues arrière, côté gauche, et une courroie crantée transmet ensuite le mouvement à la deuxième roue. 

    Toujours pratiques, les concepteurs de cette Triumph ont conservé tout l'avant de la machine, lui adaptant simplement une sorte de "kit" triangulé. L'ensemble étant facilement démontable au cas où son propriétaire changerait d'avis sur la destination prévue initialement. À vrai dire on s'interroge sur l'avantage d'une telle transformation. La garde au sol, primordiale en tout-terrain, reste plus que faible tandis que le petit diamètre des roues arrière était loin de favoriser l'évolution et la stabilité en terrain un tant soit peu mouvementé (sable ou boue, ornières, piste caillouteuse ou pentue).   

    La vraie moto-chenilles : refusez les imitations !

    Une autre version connue de la moto à trois roues fut présentée au War Department britannique en 1928. Équipée d'un moteur Blackburne à soupapes latérales de seulement 250 cm3 (car la puissance était secondaire), cette O.E.C. (Osborn Engineering Company) utilisait la fourche avant "duplex" caractéristique de la marque. Avec ses articulations compliquées et délicates, cette fourche n'était peut-être pas vraiment idéale sur une machine destinée à des mains aussi militaires qu'inexpertes. De plus, l'O.E.C. exigeait un cadre spécifique, certes doté d'une bonne garde au sol, mais bien plus onéreux que celui de la Triumph issu de la série. Après essais, Triumph ou O.E.C., aucune des deux ne put obtenir l'assentiment du Ministère de la Défense...

    La vraie moto-chenilles : refusez les imitations !

    Le virus s'est propagé à l'autre bout de la planète et s'est manifesté vers 1930 chez les Japonais de la firme Rikuo. Primitivement distributeur Harley-Davidson, puis constructeur de la marque américaine au moment de la militarisation de l'Empire, Rikuo avait résolu le problème de l'adhérence et de la stabilité en adjoignant un sidecar à sa machine à trois roues. Quitte à opter pour un trois roues, l'armée japonaise se tourna finalement vers les gros triporteurs nombreux sur le marché civil de l'époque (Mazda, Tohatsu, Lion, Tsubasa), à peine transformés pour un usage guerrier.

    La vraie moto-chenille : refusez les imitations !C'est la chenille qui se prépare...

    Dès la fin du XVIIIè siècle, alors que la locomotion en est encore à ses balbutiements, on pense déjà à un dispositif pour remplacer les roues afin de pouvoir circuler sur n'importe quel terrain, neige ou glace. Les idées ne manquent pas dans ce but, surtout à base de larges plaques lisses, articulées et enroulées autour d'une jante. Les premiers véhicules équipés d'une bande de roulement crantée apparaissent aux États-Unis vers 1910.  Mais c'est le succès du système Kégresse dans les raids Citroen qui va exciter les esprits après la Première guerre. Partout en Europe, voitures et camions, tracteurs agricoles ou engins de chantier se voient greffer des chenilles, dans un but pas toujours dénué d'arrière-pensées belliqueuses. Tout naturellement on y pense pour la moto. 

    En France, ce mouvement va être une "spécialité" de trois hommes : MM. Courtot, Mercier et Lehaître. Entre avril 1935 et septembre 1938, chacun va présenter sa solution, voire plusieurs successivement, afin de répondre aux exigences de l'armée française.

    En vérité, la machine du premier d'entre eux n'a de moto que la selle et le guidon puisqu'elle utilise deux chenilles. C'est plutôt un tracteur qui serait un embryon de la NSU kettenkraftrad. Dans une version postérieur à sa première apparition (1935) cette Courtot sera d'ailleurs qualifiée de moto-tracteur. Elle recevra alors une remorque et deux roues arrière destinées à calmer ses tendances au cabrage dans les montées abruptes.

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    L'une des deux photos existantes de la Courtot la représente dans sa version à roulettes arrière. Le livre définitif sur "L'Automobile sous l'uniforme" (Massin Editeur), évoque une motorisation par un Dresch de 1000 cm3 bicylindre. Or cette cylindrée n'apparaît pas chez Dresch sauf sur une bicylindre en V semi-culbuté avec un moteur M.A.G., machine qui n'exista qu'à l'état de prototype. S'agissait-il du moteur de celle-ci ?

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    Sur ce profil on distingue le carburateur qui alimenterait un deux cylindres en tandem (le Dresch à culbuteurs ?), mais il s'agissait d'un 500 cm3 seulement. Les lettres font référence à une description qui n'accompagne pas cette photo issue des archives militaires.

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    Le moteur d'une Dresch 500 Super Sport culbutée de 1932 (photo avec petite video du démarrage + promenade : motos-anciennes-limousines.blog.sfr.fr)

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    Avec la Mercier ci-dessus (Rétromobile 2008) on a affaire à une vraie moto-chenille puisqu'on en trouve une en place de  la roue avant. Conception osée, surtout avec une motorisation "virile" fournie par un JAP 500 culbuté à démarrer par un kick "à main" placé à hauteur de poitrine... Adrien Mercier était du genre obstiné qui présenta plusieurs de ses machines à "l'évaluation" militaire pendant une décennie. Son premier modèle à moteur JAP latéral disparut sans laisser de trace autre que photographique (ci-dessous).

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    Il comportait deux chenilles avant et arrière, cette dernière tournant folle. Suivit une version avec une petite roue arrière (ci-dessous) qui fut présentée à l'armée en 1937. (Et non pas comme je l'ai lu sur le ouèbe "pour évoluer sur les terrains escarpés des montagnes suisses" !)

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    La chenille arrière a disparu, mais le bâti porte-bagages de renfort est encore à venir. On voit parfaitement le travail de la chenille qui épouse bien l'obstacle, mais la démonstration ne va pas plus loin. Et heureusement, car une fois la bosse franchie, le pilote serait resté bloqué à l'arrêt et en équilibre sur le sommet du talus...

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    La structure arrière est renforcée par un long porte-bagages qui supporte aussi le silencieux. Le moteur est un JAP culbuté (350 cm3 ?) refroidi par une turbine qui débouche sur les culbuteurs. L'échappement au dessin particulièrement torturé disparaît devant le réservoir, lequel a pris du volume en vue d'une consommation exceptionnelle qui se chiffrait en dizaines de litres ! Mercier reprit sa copie pour une nouvelle présentation à l'été 1939 et il continua à déposer des brevets jusqu'en 1942 (aux États-Unis !).

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    Ce modèle, déshabillé, pourrait être celui qui était exposé en 2008 à Rétromobile (1ère photo couleur). Cette fois le pilote est protégé par un bouclier métallique. Cette photo fait débat car il se dit que cet "accessoire" n'aurait été utilisé que lors d'essais privés. Dans ce cas, quid du pilote en uniforme sur un document militaire (ECPA) ? Tout au long de son existence, la Mercier JAP a reçu quelques modifications, par exemple les longerons de la chenille qui furent coulés (usinés ?) en alliage léger, tandis qu'ils perdaient leurs carters de protections visibles ci-dessus.

    Les moto-chenilles : refusez les imitations !

    Pour de plus amples renseignements, on se reportera au numéro 102 (Juillet 2008) de la revue du Motocyclettiste, qui détaille toutes les Mercier. On y trouvera celle à moteur Aubier-Dunne deux-temps 500 twin parallèle (ci-dessus) que l'on distingue en arrière-plan sur la 1ère des photos couleurs ci-avant. 

     (Prochain article : encore des chenilles !)

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  • Commentaires

    1
    FAJ
    Dimanche 17 Avril 2016 à 14:25

    La Mazoyer tourisme était présentée au Salon de Limoges par Raymond, fils du concepteur.Le modèle cross est dans une grande collection de banlieue parisienne

     

    2
    FAJ
    Dimanche 17 Avril 2016 à 14:29

    Concentré d'âneries techniques, ces motos chenilles ! je les préfère devenues papillon !

    3
    zerchot
    Dimanche 17 Avril 2016 à 15:58

    Excellent numéro de Zhumoristenouveau avec de belles images de moi inconnues.

    Néanmoins, je suis déçu de la Triumph de 1926 à trois roues: j'ai bien l'impression que le débattement du tandem arrière n'est limité que par la tension de la chaîne secondaire.

    Je n'ose imaginer la longévité de la transmission dans ce cas là..;

      • Lundi 18 Avril 2016 à 09:43

        Le débattement est si faible que la chaîne secondaire devait pouvoir le supporter. Souvenons-nous des quelques centimètres qu'offraient les coulissantes des années 50...

    4
    olivier
    Dimanche 17 Avril 2016 à 17:09

    Ce que je me demande, c'est comment pouvaient survivre ces inventeurs? Ont ils seulement vendu (et à qui ) une seule de leurs machines dont, finalement, la seule place que je puisse imaginer est dans Mad Max... mais pour les dates, ça ne cadre pas...

    5
    panamesc
    Dimanche 17 Avril 2016 à 22:40

    j'ai cotoyé la mazoyer dans les années 70 du coté des buttes à morel (peut etre y avait il la cross aussi , mais je ne m'en rappelle pas ?) c'était une jolie machine , au milieu d'une jolie collection ....

    6
    jackymoto
    Mardi 19 Avril 2016 à 23:09

    En tant que réparateur de matériel agricole (pour pas longtemps de plus), je confirme que des élucubrations comme ça ne pouvaient qu'être lourdes lentes et compliquées ce qui laissait beaucoup de temps du côté de l’ennemi pour:

    1: se marrer.

    2: tirer dedans.

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